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L’enseignement supérieur en mode « vagabondage créatif »

Ces dernières années, la notion de créativité s’est imposée comme une notion phare au sein des universités et grandes écoles françaises. On ne compte plus les conférences, articles et séminaires traitant du sujet à telle enseigne, que ce qui s’apparente parfois à une « injonction à la créativité » mérite qu’on s’y s’attarde un peu. Concomitante des politiques d’innovation pédagogique qui ont substitué aux silos disciplinaires des approches dites transversales ou d’hybridation des connaissances, la créativité est devenue un marqueur de l’enseignement supérieur et plus généralement de la culture du XXIème siècle. Les étudiants sont invités à sortir des sentiers battus, à « déformater » leurs modes de pensées et de jugements, à croiser les champs disciplinaires pour aller vers des secteurs complètements différents de leur domaine d’expertise et oser des propositions originales. Dans le champ de la formation, la création est appareillée par un nombre incalculable de techniques. Design thinking, espace de co-working, learning lab, fablab, classe inversée, évaluation par les pairs, gamification. Toutes ces nouvelles méthodes pédagogiques sont devenues de véritables stratégies de modernisation et d’attractivité des étudiants et ont été propulsées en vitrine d’innovation et de dynamisme des établissements. Mais il n’est pas toujours facile de s’y retrouver au milieu de ces termes frenglish qui se ressemblent parfois. D’autant plus que l’absence d’études claires et reconnues ne permet d’assurer la réelle valeur ajoutée de ces pratiques parfois compliquées à mettre en place. Ainsi de l’essor de la gamification, technique qui applique les codes liés au monde des jeux vidéo à des domaines auxquels ils n’étaient pas destinés. Système de points, de récompense, de challenge font office d’outils d’aide à l’apprentissage, visant à appréhender des sujets complexes de manière ludique. Ou encore, la vogue des ateliers de co-design, valorisant une approche innovante et collaborative pour faciliter la dynamique d’équipes, l’émergence d’idées et leur concrétisation durable en actions et résultats. Sans oublier, le design thinking qui s’appuie sur une méthode de résolution des problèmes favorisant l’écoute, l’empathie, l’idéation, le « prototypage » et le test de ces nouvelles idées. Sous l’égide de l’université de Grenoble, un réseau des écoles de la créativité a d’ailleurs vu le jour en 2015 avec pour ambition de créer des environnements stimulant l’innovation et permettant d’éclairer des enjeux sociétaux majeurs (la ville durable ; l’écologie ; la réinvention du marketing ; l’innovation des politiques publiques..) grâce aux démarches de conception créative. Dans ce contexte, les étudiants sont mobilisés pour imaginer, prototyper et présenter des concepts innovants à des commanditaires. La créativité est résolument partout, aucun interstice ne lui échappe. Au-delà du champ de l’enseignement supérieur, elle s’est également placée au premier plan des préoccupations des employeurs. Ceux-ci s’arrachent les travailleurs dits créatifs, soit des individus ouverts d’esprits, audacieux, curieux, mobiles ou encore stimulés par le changement et l’innovation. Mais au fond, sait-on bien ce qui se cache derrière le terme de créativité et les schémas mentaux que le processus créatif mobilise ? La créativité n’est pas un don mystérieux et foudroyant réservé à une élite. Elle suppose, en effet, un processus long et délibéré. Autrement dit, elle est avant tout l’apanage de ceux qui maîtrisent l’art d’exhumer des analogies cachées, d’inventer un chemin qui se dessine progressivement par des associations libres de pensées et des rapprochements parfois incongrus. De ce vagabondage créatif jaillissent de nouvelles intuitions comme autant d’étincelles dans la nuit. En définitive, comme nous le rappelle Michel Serres dans son remarquable ouvrage « Le gaucher boiteux », la créativité équivaudrait à un « je pense, donc je bifurque ». Elle serait l’anti-méthode, le cheminement sans plan, la sérendipité, qui comme aimait à le dire Hergé fait « qu’on commence n’importe où et cela se développe comme du lierre ». Et pour conclure avec Michel Serres : « Nous pensons, donc nous sommes comme des troncs et des branches. Pour penser, deviens un arbre. Bifurque à gauche, à droite, en éventail, ne cesse jamais de dédoubler tes branchages dans l’espace grand. Ramifie, multiplie tes ramilles, envahis le volume, par la cime et dans le large, capte la lumière»

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